Genève ville créative

Le blog de Sami Kanaan

  • Écosystème de la Genève internationale : l’heure de vérité ?

    Genève constitue le pôle principal du multilatéralisme dans le monde, avec un écosystème riche et diversifié d’acteurs en tout genre. Aujourd’hui, cet écosystème est soumis à très forte pression, et beaucoup d’acteurs sont en mode « survie », ce qui est compréhensible. Mais il est vital d’aller au-delà et d’imaginer un futur viable, ancré dans les valeurs fondamentales du droit international et des droits humains (considérés dans leur globalité), tout en assumant une réflexion proactive, innovante et ambitieuse, pour préserver ce qui fait l’ADN de Genève.

    NB: Ce texte a été rédigé principalement avant l’embrasement actuel au Moyen-Orient et peut donc paraître naïf, voire puéril. Mais c’est d’autant plus nécessaire de travailler à des alternatives à la violence. Comme le disait le philosophe italien Antonio Gramsci, « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté« .

    Les 26 et 27 février se tenait à Genève le « International Cooperation Forum », sous l’égide de la Direction du Développement et de la Coopération (DDC, rattachée au DFAE). Dans ce cadre j’ai eu l’occasion de participer à un panel sur les enjeux de la Genève internationale, à l’invitation du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), sous la houlette de Nicole Kurter (Vice-Directrice de la DDC), avec Melissa Fleming (Secrétaire générale adjointe des Nations Unies), Marilyne Andersen (Directrice générale de GESDA) et Anna Ifkovits (Ambassadrice en charge de la Division Etat hôte à la Mission permanente de la Suisse à Genève); les échanges furent animés et intéressants, y compris avec le public, démontrant ainsi à la fois la nécessité et la vitalité de ce débat.

    J’ai évoqué quelques pièges liés à la situation actuelle et mentionné 5 axes qui me paraissent essentiels pour avancer. M’étant beaucoup engagé pour ce domaine pendant l’exercice de mes fonctions, et y attachant une grande importance, je les indique ici, sachant que chacun de ces éléments mériterait un débat approfondi :

    • Cette crise serait avant tout un enjeu de ressources financières et il suffirait de subir une cure d’amaigrissement pour que tout aille bien, avec le mantra magique un peu mécanique « fusionner, synergiser, mutualiser, numériser, etc. » : Cette perception se comprend, au vu de l’ampleur massive de ces coupes et de leur impact parfois dramatique sur le terrain. Cela étant, cette crise est aussi une crise de valeurs, avec une remise en question des principes mêmes du multilatéralisme et du droit international, voire des droits humains, de manière de plus en plus assumée et désinhibée. Les violations des principes mêmes du multilatéralisme et des droits fondamentaux sont de plus en plus nombreuses.
    • Le problème principal résiderait dans les orientations du régime actuellement au pouvoir à Washington : Si les décisions récentes des Etats-Unis ont effectivement un impact massif, politique et financier, les coupes budgétaires ont débuté bien avant, aussi de la part de pays européens donateurs considérés longtemps comme fiables, y compris (malheureusement !) la Suisse. L’un des motifs (mais aussi un prétexte bienvenu) est celui du réarmement massif supposé nécessaire en raison du conflit en Ukraine. Et bien des régimes au pouvoir dans le monde d’aujourd’hui assument de plus en plus sans aucune gêne des dérives autoritaires et mortifères.
    • Tout irait bien à nouveau pour la Genève internationale, même en mode « amaigri » : Un certain nombre de négociations majeures ont eu lieu à Genève récemment, concernant l’Ukraine ou l’Iran, ou encore les armes nucléaires, et c’est évidemment réjouissant de voir que Genève redevienne un lieu de référence pour des négociations, reconnaissant entre autres le savoir-faire helvétique en la matière. Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt ; la Genève internationale représente bien plus que quelques rencontres ministérielles, aussi prestigieuses soient-elles. Dans la durée c’est le travail de fond, ardu et complexe, fourni par de très nombreux acteurs de tous genres, qui fournit les bases pour l’avenir.

    Dès lors, parmi les axes qui peuvent contribuer à structurer une stratégie viable et pertinente, j’aimerais en citer 5 :

    1) Soigner et renforcer l’écosystème dans toute sa diversité :

    Puisqu’on utilise une image issue de la biologie, autant être cohérent : un écosystème est loin d’être homogène et doit disposer d’un contexte favorable pour évoluer et se développer de manière harmonieuse. Un écosystème diversifié et hétérogène résiste mieux aux crises, principe de base de la biodiversité ! Ceci n’empêche pas des recherches de synergies et de mutualisations, surtout en termes d’infrastructures et de fonctions communes, mais nous avons besoin de diversité, d’innovation, de flexibilité, de durabilité, en termes de thématiques, de formes organisationnelles, de formats de travail, etc. Et ceci suppose une approche dynamique et ouverte: locaux polyvalents et évolutifs, pour travailler et se réunir; outils numériques modernes au service de cette activité; ressources financières pour les acteurs sous-dotés, surtout face aux coûts qui caractérisent Genève; mise en réseau renforcée pour favoriser les échanges; approche facilitée en termes d’accueil aussi pour ces acteurs non-étatiques, y compris en termes de visas.

    2) Eviter un nombrilisme genevois :

    Le meilleur service que l’on puisse rendre à la Genève internationale, c’est d’éviter de donner l’impression « qu’il n’y en a point comme nous ». Quelques que soient nos efforts d’ouverture et d’inclusivité, nous restons une ville majoritairement blanche et riche dans un pays très majoritairement blanc et riche. Dans le contexte actuel, c’est crucial de démontrer la volonté réelle d’inclusivité, en se donnant les moyens pour faire venir les acteurs non-étatiques issus des pays et régions moins favorisées à Genève et leur donner une voix, pas seulement de temps en temps lors d’une conférence mais d’une manière durable. Cela signifie aussi établir des liens étroits de coopération plutôt que de concurrence avec les acteurs localisés dans d’autres hubs du multilatéralisme, globaux ou régionaux, comme Nairobi, Addis Abeba, Bangkok, etc.

    3) Assurer une réelle diversité de l’écosystème genevois et intégrer de nouveaux acteurs et de nouveaux segments :

    En lien avec les points évoqués ci-dessus il est essentiel de veiller à renforcer la dynamique qui constitue l’ADN de la Genève internationale, sa légitimité et son succès, en l’occurrence tenir compte de l’émergence de nouveaux acteurs ou de nouvelles thématiques, respectivement donner une place adéquate à ceux et celles qui sont insuffisamment représentées, pas au titre de « geste symbolique » mais dans l’intérêt même de l’écosystème genevois. Outre les acteurs émanant des pays émergents et des régions moins favorisées, mentionnés au point précédent, j’aimerais mentionner les jeunes à qui il faut accorder une place substantielle et pas alibi (et on peut citer l’exemple du projet « GenSouth » porté par le think-tank Foraus), ou également les gouvernements locaux et régionaux (notamment par l’entremise du Global Cities Hub), car ils ont une connaissance fine du terrain et une contribution substantielle aussi bien en termes de diagnostic que de solutions, et enfin développer d’autres segments de diplomatie sectorielle, comme la diplomatie scientifique (déjà bien incarnée par GESDA) ou la diplomatie culturelle, dont on sous-estime le potentiel (par exemple avec cette nouvelle plateforme pour le patrimoine culturel initiée par l’Université de Genève).

    4) Accorder une place accrue à la philanthropie :

    Nous avons la chance à Genève de disposer d’un secteur privé qui s’implique déjà fortement en soutien à la Genève internationale, si on considère par exemple la Fondation pour Genève, active depuis plus de 50 ans, ou le projet de Portail des Nations, financé essentiellement par des fonds privés et qui comble une lacune avérée dans le quartier des Nations, ou encore la mise en place de la Fondation pour l’adaptation de la Genève internationale (FAGI), financée à 50-50 par les secteurs public et privé. Cela étant, le potentiel de Genève comme hub de la philanthropie sur un plan international est encore insuffisamment exploité, en l’occurrence pour convaincre d’autres sources de philanthropie dans le monde, qui disposent de moyens parfois colossaux, de s’intéresser à Genève comme lieu adéquat afin d’identifier et ensuite soutenir des initiatives pertinentes et ciblées dans des domaines clés, comme par exemple la santé ou l’éducation.

    5) Assumer un narratif ambitieux, transparent et offensif autour des valeurs fondamentales du multilatéralisme et des droits humains, et fixer des priorités lisibles :

    Force est de constater une attaque en règle contre les fondamentaux, y compris sur des aspects qui apparaissaient incontestables et intangibles. Certains Etats (de plus en plus nombreux) sont parmi les plus toxiques en la matière, aux côtés de puissantes corporations multinationales (pas que dans le domaine numérique). Il ne faut pas se laisser intimider et culpabiliser, et assumer ces fondamentaux, tout en reconnaissant les failles du travail mené jusqu’alors, et en clarifiant des priorités lisibles pour toutes et tous, avec un lien visible et tangible avec le terrain : santé globale, cadrage de la révolution numérique et technologique, urgence climatique, inégalités sociales, droits humains et libre expression. Comment gagner la bataille du narratif sur l’importance et la pertinence du multilatéralisme ? L’enjeu est similaire à celui du débat local dans de nombreux pays, avec les coups de boutoir contre les valeurs démocratiques émanant de forces politiques qui visent la polarisation, la division et la haine. Mais une des clés pour gagner cette bataille est d’assumer également les échecs ou les obstacles, en étant transparent et honnête.

    Dans ce contexte, les autorités ont évidemment une responsabilité particulière, sur les 3 niveaux (Confédération, Canton et Ville). Pour l’avoir vécu moi-même lors de mes anciennes fonctions, cette responsabilité est prise au sérieux (si on considère par exemple la création récente de la FAGI, un exemple parmi beaucoup d’autres). Cela étant, il devient nécessaire d’aller plus loin et de veiller à ce qu’une réflexion beaucoup plus poussée ait lieu sur l’avenir de cet écosystème, une réflexion qui dépasse le mode « gestion de crise » (même si celui-ci est indispensable comme première étape) et qui assume un débat ouvert et créatif, sans tabous ; on peut relever l’existence de nombreuses contributions à un tel débat mais l’enjeu est de les fédérer ! La Suisse, qui assure à la fois une fonction d’Etat-hôte et de membre des organisations internationales, doit lancer des initiatives stratégiques dans ce domaine, avec des alliés (notamment au Sud), comme pendant sa participation de deux ans au Conseil de sécurité, et les autorités locales doivent évaluer comment renforcer l’accueil, en cohérence avec les enjeux de politique locale. On dit souvent que la Genève internationale fait partie de l’ADN profond de Genève mais un ADN peut subir des mutations malvenues ! A nous de veiller que ces mutations soient au contraire positives et durables !

Ajouter un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sami Kanaan est ancien Maire de Genève et a siégé 14 ans comme Conseiller administratif (membre de l’Exécutif de la Ville de Genève) en charge du Département de la culture et du sport, puis de la culture et de la transition numérique; il préside la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse.
Auparavant il a siégé comme Conseiller municipal puis comme député au Grand Conseil; il a présidé l’ATE Genève et le Groupe sida Genève, et a fait partie des Conseils d’administration de la BCGE puis des TPG.

suite…

les derniers commentaires