Genève ville créative

Le blog de Sami Kanaan

  • Écosystème de la Genève internationale : l’heure de vérité ?

    Genève constitue le pôle principal du multilatéralisme dans le monde, avec un écosystème riche et diversifié d’acteurs en tout genre. Aujourd’hui, cet écosystème est soumis à très forte pression, et beaucoup d’acteurs sont en mode « survie », ce qui est compréhensible. Mais il est vital d’aller au-delà et d’imaginer un futur viable, ancré dans les valeurs fondamentales du droit international et des droits humains (considérés dans leur globalité), tout en assumant une réflexion proactive, innovante et ambitieuse, pour préserver ce qui fait l’ADN de Genève.

    NB: Ce texte a été rédigé principalement avant l’embrasement actuel au Moyen-Orient et peut donc paraître naïf, voire puéril. Mais c’est d’autant plus nécessaire de travailler à des alternatives à la violence. Comme le disait le philosophe italien Antonio Gramsci, « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté« .

    Les 26 et 27 février se tenait à Genève le « International Cooperation Forum », sous l’égide de la Direction du Développement et de la Coopération (DDC, rattachée au DFAE). Dans ce cadre j’ai eu l’occasion de participer à un panel sur les enjeux de la Genève internationale, à l’invitation du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), sous la houlette de Nicole Kurter (Vice-Directrice de la DDC), avec Melissa Fleming (Secrétaire générale adjointe des Nations Unies), Marilyne Andersen (Directrice générale de GESDA) et Anna Ifkovits (Ambassadrice en charge de la Division Etat hôte à la Mission permanente de la Suisse à Genève); les échanges furent animés et intéressants, y compris avec le public, démontrant ainsi à la fois la nécessité et la vitalité de ce débat.

    J’ai évoqué quelques pièges liés à la situation actuelle et mentionné 5 axes qui me paraissent essentiels pour avancer. M’étant beaucoup engagé pour ce domaine pendant l’exercice de mes fonctions, et y attachant une grande importance, je les indique ici, sachant que chacun de ces éléments mériterait un débat approfondi :

    • Cette crise serait avant tout un enjeu de ressources financières et il suffirait de subir une cure d’amaigrissement pour que tout aille bien, avec le mantra magique un peu mécanique « fusionner, synergiser, mutualiser, numériser, etc. » : Cette perception se comprend, au vu de l’ampleur massive de ces coupes et de leur impact parfois dramatique sur le terrain. Cela étant, cette crise est aussi une crise de valeurs, avec une remise en question des principes mêmes du multilatéralisme et du droit international, voire des droits humains, de manière de plus en plus assumée et désinhibée. Les violations des principes mêmes du multilatéralisme et des droits fondamentaux sont de plus en plus nombreuses.
    • Le problème principal résiderait dans les orientations du régime actuellement au pouvoir à Washington : Si les décisions récentes des Etats-Unis ont effectivement un impact massif, politique et financier, les coupes budgétaires ont débuté bien avant, aussi de la part de pays européens donateurs considérés longtemps comme fiables, y compris (malheureusement !) la Suisse. L’un des motifs (mais aussi un prétexte bienvenu) est celui du réarmement massif supposé nécessaire en raison du conflit en Ukraine. Et bien des régimes au pouvoir dans le monde d’aujourd’hui assument de plus en plus sans aucune gêne des dérives autoritaires et mortifères.
    • Tout irait bien à nouveau pour la Genève internationale, même en mode « amaigri » : Un certain nombre de négociations majeures ont eu lieu à Genève récemment, concernant l’Ukraine ou l’Iran, ou encore les armes nucléaires, et c’est évidemment réjouissant de voir que Genève redevienne un lieu de référence pour des négociations, reconnaissant entre autres le savoir-faire helvétique en la matière. Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt ; la Genève internationale représente bien plus que quelques rencontres ministérielles, aussi prestigieuses soient-elles. Dans la durée c’est le travail de fond, ardu et complexe, fourni par de très nombreux acteurs de tous genres, qui fournit les bases pour l’avenir.

    Dès lors, parmi les axes qui peuvent contribuer à structurer une stratégie viable et pertinente, j’aimerais en citer 5 :

    1) Soigner et renforcer l’écosystème dans toute sa diversité :

    Puisqu’on utilise une image issue de la biologie, autant être cohérent : un écosystème est loin d’être homogène et doit disposer d’un contexte favorable pour évoluer et se développer de manière harmonieuse. Un écosystème diversifié et hétérogène résiste mieux aux crises, principe de base de la biodiversité ! Ceci n’empêche pas des recherches de synergies et de mutualisations, surtout en termes d’infrastructures et de fonctions communes, mais nous avons besoin de diversité, d’innovation, de flexibilité, de durabilité, en termes de thématiques, de formes organisationnelles, de formats de travail, etc. Et ceci suppose une approche dynamique et ouverte: locaux polyvalents et évolutifs, pour travailler et se réunir; outils numériques modernes au service de cette activité; ressources financières pour les acteurs sous-dotés, surtout face aux coûts qui caractérisent Genève; mise en réseau renforcée pour favoriser les échanges; approche facilitée en termes d’accueil aussi pour ces acteurs non-étatiques, y compris en termes de visas.

    2) Eviter un nombrilisme genevois :

    Le meilleur service que l’on puisse rendre à la Genève internationale, c’est d’éviter de donner l’impression « qu’il n’y en a point comme nous ». Quelques que soient nos efforts d’ouverture et d’inclusivité, nous restons une ville majoritairement blanche et riche dans un pays très majoritairement blanc et riche. Dans le contexte actuel, c’est crucial de démontrer la volonté réelle d’inclusivité, en se donnant les moyens pour faire venir les acteurs non-étatiques issus des pays et régions moins favorisées à Genève et leur donner une voix, pas seulement de temps en temps lors d’une conférence mais d’une manière durable. Cela signifie aussi établir des liens étroits de coopération plutôt que de concurrence avec les acteurs localisés dans d’autres hubs du multilatéralisme, globaux ou régionaux, comme Nairobi, Addis Abeba, Bangkok, etc.

    3) Assurer une réelle diversité de l’écosystème genevois et intégrer de nouveaux acteurs et de nouveaux segments :

    En lien avec les points évoqués ci-dessus il est essentiel de veiller à renforcer la dynamique qui constitue l’ADN de la Genève internationale, sa légitimité et son succès, en l’occurrence tenir compte de l’émergence de nouveaux acteurs ou de nouvelles thématiques, respectivement donner une place adéquate à ceux et celles qui sont insuffisamment représentées, pas au titre de « geste symbolique » mais dans l’intérêt même de l’écosystème genevois. Outre les acteurs émanant des pays émergents et des régions moins favorisées, mentionnés au point précédent, j’aimerais mentionner les jeunes à qui il faut accorder une place substantielle et pas alibi (et on peut citer l’exemple du projet « GenSouth » porté par le think-tank Foraus), ou également les gouvernements locaux et régionaux (notamment par l’entremise du Global Cities Hub), car ils ont une connaissance fine du terrain et une contribution substantielle aussi bien en termes de diagnostic que de solutions, et enfin développer d’autres segments de diplomatie sectorielle, comme la diplomatie scientifique (déjà bien incarnée par GESDA) ou la diplomatie culturelle, dont on sous-estime le potentiel (par exemple avec cette nouvelle plateforme pour le patrimoine culturel initiée par l’Université de Genève).

    4) Accorder une place accrue à la philanthropie :

    Nous avons la chance à Genève de disposer d’un secteur privé qui s’implique déjà fortement en soutien à la Genève internationale, si on considère par exemple la Fondation pour Genève, active depuis plus de 50 ans, ou le projet de Portail des Nations, financé essentiellement par des fonds privés et qui comble une lacune avérée dans le quartier des Nations, ou encore la mise en place de la Fondation pour l’adaptation de la Genève internationale (FAGI), financée à 50-50 par les secteurs public et privé. Cela étant, le potentiel de Genève comme hub de la philanthropie sur un plan international est encore insuffisamment exploité, en l’occurrence pour convaincre d’autres sources de philanthropie dans le monde, qui disposent de moyens parfois colossaux, de s’intéresser à Genève comme lieu adéquat afin d’identifier et ensuite soutenir des initiatives pertinentes et ciblées dans des domaines clés, comme par exemple la santé ou l’éducation.

    5) Assumer un narratif ambitieux, transparent et offensif autour des valeurs fondamentales du multilatéralisme et des droits humains, et fixer des priorités lisibles :

    Force est de constater une attaque en règle contre les fondamentaux, y compris sur des aspects qui apparaissaient incontestables et intangibles. Certains Etats (de plus en plus nombreux) sont parmi les plus toxiques en la matière, aux côtés de puissantes corporations multinationales (pas que dans le domaine numérique). Il ne faut pas se laisser intimider et culpabiliser, et assumer ces fondamentaux, tout en reconnaissant les failles du travail mené jusqu’alors, et en clarifiant des priorités lisibles pour toutes et tous, avec un lien visible et tangible avec le terrain : santé globale, cadrage de la révolution numérique et technologique, urgence climatique, inégalités sociales, droits humains et libre expression. Comment gagner la bataille du narratif sur l’importance et la pertinence du multilatéralisme ? L’enjeu est similaire à celui du débat local dans de nombreux pays, avec les coups de boutoir contre les valeurs démocratiques émanant de forces politiques qui visent la polarisation, la division et la haine. Mais une des clés pour gagner cette bataille est d’assumer également les échecs ou les obstacles, en étant transparent et honnête.

    Dans ce contexte, les autorités ont évidemment une responsabilité particulière, sur les 3 niveaux (Confédération, Canton et Ville). Pour l’avoir vécu moi-même lors de mes anciennes fonctions, cette responsabilité est prise au sérieux (si on considère par exemple la création récente de la FAGI, un exemple parmi beaucoup d’autres). Cela étant, il devient nécessaire d’aller plus loin et de veiller à ce qu’une réflexion beaucoup plus poussée ait lieu sur l’avenir de cet écosystème, une réflexion qui dépasse le mode « gestion de crise » (même si celui-ci est indispensable comme première étape) et qui assume un débat ouvert et créatif, sans tabous ; on peut relever l’existence de nombreuses contributions à un tel débat mais l’enjeu est de les fédérer ! La Suisse, qui assure à la fois une fonction d’Etat-hôte et de membre des organisations internationales, doit lancer des initiatives stratégiques dans ce domaine, avec des alliés (notamment au Sud), comme pendant sa participation de deux ans au Conseil de sécurité, et les autorités locales doivent évaluer comment renforcer l’accueil, en cohérence avec les enjeux de politique locale. On dit souvent que la Genève internationale fait partie de l’ADN profond de Genève mais un ADN peut subir des mutations malvenues ! A nous de veiller que ces mutations soient au contraire positives et durables !

  • Initiative pour baisser la redevance à 200 francs: attention poison!

    Comme le disait le Conseiller fédéral Albert Rösti (je ne le cite pas souvent !) dans le Temps du 31 janvier 2026, les principaux bénéficiaires de l’initiative visant à baisser à 200 francs la redevance pour les médias de services public, si elle est acceptée, seront les grandes plateformes étrangères, les géants du numérique(essentiellement dirigés par des hommes d’ailleurs, tous atteints du syndrome d’hyperpuissance), qui siphonnent nos données et captent notre attention à tout prix, siphonnant au passage aussi nos porte-monnaie.

    Les médias privés comme alternative?

    Les partisans de l’initiative prétendent notamment que les médias privés peuvent très bien s’occuper (évidemment pour un moindre coût) d’une bonne partie de ce que produisent la SSR ou d’autres médias soutenus par la redevance. Mais comment peut-on encore prétendre ceci ??? Les éditeurs privés n’arrêtent pas de sabrer dans les effectifs et les titres, réduisant les médias classiques à la portion congrue, ce qui accélère l’uniformisation de l’offre et sa baisse de niveau en termes d’indépendance, de diversité, de substance et de profondeur. Il suffit de rappeler les très nombreuses restructurations de ces dernières années, avec des suppressions massives d’emplois et de savoir-faire.

    Impact sur l’offre sportive et culturelle, et sur la diversité régionale


    De plus, si on prend l’exemple du sport, les compétitions de haut niveau dans les sports qui génèrent des revenus publicitaires importants peuvent être couvertes par des médias privés (à quel coût pour les amateurs et amatrices ?). Mais le gros du paysage sportif suisse, qui en tant que tel ne rapporte pas d’argent, se verrait privé de toute visibilité si la SSR et les radios et télévisions locales n’assurent plus de couverture. Le même phénomène se produirait pour le domaine culturel avec un appauvrissement à la fois de l’offre, via la disparition des soutiens de la SSR à la production audiovisuelle par exemple, et de la couverture de notre riche paysage culturel, comme le relevait la Conseillère aux Etats Isabelle Chassot dans le Temps du 12 février 2026. Enfin, si je me réjouis qu’il y ait nettement plus d’émissions de la SSR qui soient produites dans l’une des langues nationales, puis traduites et diffusées dans les autres régions, je n’ai pas du tout envie de voir toute l’offre homogénéisée, en effaçant la diversité de nos réalités helvétiques, pas seulement linguistiques mais aussi régionales ! Une SSR concentrée sur quelques centres urbains serait catastrophique pour notre pays.

    Préserver le pouvoir d’achat?


    L’un des arguments les plus choquants en faveur de l’initiative est celui du pouvoir d’achat. Evidemment qu’économiser 100 francs par année peut constituer un montant non-négligeable pour une partie des ménages qui ont des revenus restreints, mais propager un tel argument de la part de milieux qui sont largement co-responsables de la diminution du pouvoir d’achat en Suisse, par exemple en favorisant la spéculation immobilière et donc des hausses souvent choquantes des loyers, ou en s’opposant à toute mesure pour mieux gérer les coûts de la santé, ou en votant régulièrement des baisses d’impôts pour les couches les plus privilégiées, ou en voulant couper dans les budgets de l’aide sociale, c’est particulièrement cynique.

    Débat tronqué sur les médias de service public

    Ce qui est particulièrement regrettable, c’est que ce débat forcément caricatural sur la baisse massive de la redevance empêche de débattre de manière plus ouverte, nuancée et constructive sur l’évolution du paysage médiatique, justement. Contrairement à ce qu’on lit parfois, le plus grand défi ne réside pas dans le désintérêt croissant du lectorat, notamment des jeunes, mais dans l’implosion du business model habituel basé sur un mix entre publicité et abonnements. L’offre gratuite (en partie générée d’ailleurs par les grands éditeurs privés suisses, à croire qu’ils voulaient sciemment saboter leurs titres payants !) a largement contribué à détruire ce modèle d’affaires, de même que plus largement l’offre gratuite sur internet. Quant à l’argument de la concurrence déloyale de la SSR face aux éditeurs privés, il est faux, puisque la SSR a beaucoup plus de restrictions en matière publicitaire et de tarification que les éditeurs privés! Ceux-ci rejettent sciemment sur la SSR leurs problèmes liés à l’implosion citée ci-dessus, et au fait qu’ils aient soutenu l’ouverture du marché publicitaire aux chaînes étrangères. Les jeunes s’intéressent au moins autant que leurs aînés à l’actualité mais selon d’autres modalités, plus diversifiées, majoritairement en ligne, et plutôt sur des enjeux de société, aussi bien globaux que locaux, plutôt que sur les institutions, votations et élections. Tout l’enjeu réside dans le travail très substantiel à mener pour rappeler qu’une information de qualité a un coût, car elle doit être générée par des professionnel.le.s qui respectent un cadre éthique et méthodologique, de même qu’on explique aux amateurs et amatrices de musique ou de films que « consommer » gratuitement via internet revient à saboter la juste rémunération des artistes et autres métiers concernés. Plus largement, sur les réseaux virtuels, lorsque c’est gratuit, c’est que très souvent on est soi-même le « produit », en livrant nos données.

    Un modèle de société mortifère

    Oui, le débat sur ce que recouvre aujourd’hui la notion de médias de service public est essentiel et passionnant, également par rapport au partage des rôles entre SSR et médias locaux (radios et télévisions locales), ou plus largement sur le mandat de service public confié à certains médias, et la nécessité de renforcer même la redevance pour compenser au moins en partie l’affaiblissement substantiel de l’offre médiatique privée. Accepter l’initiative à 200 francs implique de « tuer » dans l’œuf ce débat et de détruire la notion même de média de service public. Je pense sincèrement que pour les milieux à l’origine de cette initiative, c’est une intention pleinement assumée, par analogie avec toutes leurs autres positions visant à détruire le service public en général et à propager une vision non seulement ultracapitaliste de la société mais carrément libertarienne, soit une sorte d’anachronisme de droite, avec la loi du plus fort et des riches comme pilier central de la société. D’une certaine manière, cette initiative est une forme de haute trahison envers les intérêts supérieurs de notre pays.

    Cette initiative est toxique, non seulement pour le paysage médiatique qui doit rester diversifié, pluraliste et indépendant, mais pour notre démocratie et plus largement pour la cohésion nationale de notre pays, et doit être clairement refusée.

  • Interdire les réseaux sociaux pour les jeunes: une fausse bonne idée

    La question revient régulièrement dans le débat public : faut-il interdire les réseaux sociaux aux enfants et aux jeunes ? Face aux inquiétudes bien réelles et légitimes concernant la santé mentale, le cyberharcèlement ou l’influence des plateformes, certains plaident pour une solution radicale, y compris de plus en plus en Suisse : fermer l’accès. Certains pays l’ont déjà décidé, comme l’Australie pour les moins de 16 ans, ou envisagent de le faire, comme le Danemark ou la Malaisie. Cela semble rassurant, mais c’est précisément le piège: confondre une réponse simple avec une réponse efficace, et cela dévie l’attention des vrais enjeux: assumer de réguler les plateformes, et notamment leurs algorithmes, et assurer une véritable éducation à l’usage du numérique en général, ce qui inclut les réseaux sociaux.


    La Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ), que j’ai l’honneur et le plaisir de présider depuis 2016, a publié le 20 novembre 2025 une prise de position sur le sujet. Autant les constats sont convergents avec ceux des partisans de l’interdiction, à savoir que les réseaux sociaux peuvent constituer une source majeure de risques et d’abus, autant la conclusion est différente: interdire l’accès et l’usage aux jeunes de manière générale et indifférenciée serait une mauvaise réponse, voire une réponse contre-productive. De plus, une interdiction générale serait contraire aux droits de l’enfant, qui s’appliquent aussi dans l’espace numérique.

    La CFEJ rappelle d’abord ce qui peut paraître évident mais qui est parfois sous-estimé : Les réseaux sociaux sont avant tout un outil, et donc à la fois un risque et une ressource. Contrairement à ce que l’on lit souvent parfois, la recherche scientifique à ce sujet n’est ni univoque ni déterministe : les effets peuvent être positifs ou négatifs, selon les usages, les plateformes et les personnes.
    Ces plateformes présentent des risques, certes, mais elles permettent aussi de maintenir des liens sociaux, développer l’estime de soi ou trouver du soutien, en particulier pour les jeunes vulnérables ou isolés. Surtout, priver les jeunes d’accès empêcherait aussi des apprentissages essentiels. Les réseaux sociaux sont aujourd’hui des espaces d’expression, de socialisation, de débat et même d’engagement démocratique. Les exclure revient à priver les enfants de lieux pour développer des compétences numériques, mais aussi sociales et citoyennes. Les enfants ont droit à l’information, à l’expression et à la participation — également en ligne ! Une interdiction générale des médias sociaux est contraire aux droits de l’enfant, qui s’appliquent aussi dans l’espace numérique, et n’est pas justifiée par des preuves scientifiques. En effet, l’articulation entre santé mentale et usage des réseaux sociaux est souvent mal comprise, dans la mesure où les études (références à découvrir dans la prise de position de la CFEJ) montrent que le lien de cause à effet n’est pas forcément celui qu’on pense ; un usage abusif ou inapproprié des réseaux sociaux représente en soi un symptôme possible de problèmes liés à la santé mentale et pas forcément la cause première de ces problèmes.

    La CFEJ propose donc une approche différente :
    1) D’abord, renoncer aux interdictions générales, qui sont inefficaces et contre-productives. Elles ne tiennent pas compte des besoins des enfants, limitent leur capacité de développement et ne protègent pas vraiment celles et ceux qui en auraient le plus besoin.
    2) Ensuite, miser sur la co-construction de règles adaptées aux âges, aux contextes et aux situations concrètes. Pas des interdits uniformes, mais des règles négociées, évolutives et comprises par toutes et tous. Les enfants doivent pouvoir être associés à ces règles et apprendre à se responsabiliser. Ce n’est pas plus facile, mais c’est plus durable.
    3) Enfin, agir là où le levier de protection est réellement efficace : les plateformes elles-mêmes. L’utilisation des médias sociaux est fortement influencée par les algorithmes et il devient impératif de les réguler, pas seulement pour la protection des enfants et des jeunes, mais pour la société en général.

    Une étude définit la typologie des principaux risques numériques pour les enfants en quatre catégories principales selon la logique des « 4 C »: contenus nuisibles (Content), contacts à risque (Contact), comportements problématiques (Conduct) et risques commerciaux et liés aux données (Contract). Plus largement, la logique commerciale des plateformes vise à maximiser la durée d’utilisation et à retenir l’attention des utilisateurs et utilisatrices, ce qui concerne aussi les adultes. A cela s’ajoutent les risques d’orientation inappropriée des algorithmes, sur une base voulue, à des fins de manipulation psychologique, politique, commerciale. Il faut donc imposer des exigences de transparence aux exploitants et renforcer la réglementation en établissant des exigences légales strictes, notamment concernant les algorithmes. Les propositions ne manquent pas en la matière, par exemple celles émises par la Commission fédérale pour les médias (COFEM) dans son rapport consacré aux plateformes en 2025 ; il faut simplement le courage politique de les mettre en œuvre en résistant à la pression des puissants lobbies des géants du numérique. L’État peut et doit assumer sa responsabilité en matière de protection des droits de l’enfant (et de la société en général) au moyen d’une réglementation stricte et éviter que tout repose individuellement sur les épaules des individus, à savoir les enfants, les parents, les enseignant-e-s et les spécialistes.
    En fait l’interdiction d’accès est une sorte de fuite en avant et un aveu d’échec, en luttant plutôt contre les symptômes et les effets (réels ou supposés) que contre les causes, à savoir les plateformes elles-mêmes et leurs algorithmes, totalement opaques. Ce n’est pas parce que beaucoup d’adultes se sentent perdus face à ces réseaux sociaux (et on peut les comprendre!) qu’il faut punir les enfants.


    Plutôt que l’interdiction généralisée, la CFEJ recommande trois axes d’action prioritaires:
    • reconnaître et protéger les droits des enfants dans l’espace numérique, y compris le droit d’accès et de participation
    • élaborer et négocier des règles tenant compte des expériences concrète et de l’avis des enfants et des jeunes, ce qui peut aussi à titre spécifique prévoir des interdictions ciblées dans le temps ou l’espace
    • développer les compétences numériques et l’autonomie, de manière participative et adaptée à chaque âge, en associant pleinement non seulement les parents mais aussi toutes les autres personnes de référence concernées de près ou de loin par l’encadrement des enfants (y compris dans le domaine des activités extra-scolaires)
    • réglementer les plateformes et leurs modèles économiques, pour limiter les risques et mieux protéger tout le monde

    La conclusion de la CFEJ pourrait être appliquée à bien d’autres enjeux politiques actuels : la tentation de la solution simpliste est forte, mais ce n’est pas elle qui protège le mieux. Ce qu’il faut, ce n’est pas interdire le numérique aux enfants, mais leur ouvrir les portes d’un numérique plus sûr, plus inclusif et plus démocratique.

  • Patrimoine culturel en péril : Une exposition essentielle au MAH pour rappeler quelques fondamentaux de notre humanité !

    Du 5 octobre 2024 au 9 février 2025 se tient au Musée d’art et d’histoire à Genève l’exposition Patrimoine en péril, qui constitue un moment important pour le musée, pour notre ville mais, osons-le, aussi pour l’humanité dans son ensemble. Dans la convention de 1972 de l’Unesco, on lit en effet : « Le patrimoine est l’héritage du passé dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir. Nos patrimoines culturel et naturel sont deux sources irremplaçables de vie et d’inspiration. »

    Le patrimoine est indispensable à l’évolution même de nos sociétés. Le patrimoine est indispensable à la mémoire qui façonne nos identités collectives, nos ancrages dans la durée, notre compréhension du monde et des autres. Comme on peut le dire en interprétant librement un vieux proverbe africain : « Si tu veux savoir où tu vas, regarde d’où tu viens. »

    Et si son importance devait être mesurée à l’aune des destructions dont il est la cible depuis des millénaires, il est clair qu’il arriverait haut dans de ce qui importe aux êtres humains. Ainsi, la proposition du Musée d’art et d’histoire vise à mettre en lumière et en perspective notre devoir de préserver des œuvres qui font le patrimoine commun de l’humanité et donc, comme la face sombre de la même histoire de l’humanité, de rappeler à quel point le patrimoine culturel fait l’objet d’actes délibérés de destruction ou de pillage par des forces en conflit.

    Rôle des musées

    Les musées sont des lieux de mémoire et de transmission, des lieux qui protègent notre histoire et défendent des valeurs. Ils ont une responsabilité institutionnelle et scientifique en termes de valeurs à défendre et à promouvoir. Comme pour les Universités, la valeur ajoutée des musées est d’apporter du recul, de la profondeur, de la substance, et ainsi de contribuer au débat de manière construite et argumentée. Un musée, comme une université, ne peut pas simplement se réfugier derrière une pseudo-neutralité. Car celle-ci risque fort de devenir fausse et se muer en une forme de complicité, même inconsciente.

    Les musées sont aussi des refuges, des lieux de préservation, surtout dans le contexte de la législation suisse en vigueur, avec la Loi fédérale sur la protection des biens culturels (LPBC), qui définit notamment la notion de refuge, et la Loi fédérale sur le transfert des biens culturels (LTBC), qui traite notamment des questions de restitution. Le MAH contribue ainsi avec son rôle de refuge sécurisé à la sauvegarde du patrimoine en péril. Ce n’est pas la première fois dans notre histoire – le MAH avait accueilli des œuvres du Prado durant la guerre civile en Espagne – et ce ne sera malheureusement certainement pas la dernière… Qu’il s’agisse d’objets archéologiques de Tabo, au Soudan, d’œuvres de Syrie, de Lybie et bien sûr de Gaza, ces témoignages du passé, d’un vécu, d’une culture doivent y être en sécurité, à la disposition du public, des scientifiques et bien sûr des communautés dont ils sont issus. Ces objets doivent être les clés de l’ouverture à une réflexion, un dialogue et une compréhension de situations forcément complexes. Cette volonté de compréhension ne doit pas être synonyme d’acceptation et qui peut amener à une dénonciation lorsqu’elles sont intolérables au regard du droit.

    La place particulière de Genève et l’obligation de dénonciation des actes de guerre

    Cette mission particulière, on la retrouve bien sûr au centre des préoccupations de notre ville. Genève porte en elle la défense des droits humains – dont les droits culturels sont partie intégrante. Le Conseil administratif de la Ville de Genève considère donc que la défense du patrimoine culturel va de pair avec la défense des vies humaines.

    Notre responsabilité n’est donc pas seulement d’être un refuge, mais également de dénoncer celles et ceux – qui que ce soit ! – qui détruisent volontairement le patrimoine culturel dans le cadre d’actions de guerre. Les exemples sont malheureusement nombreux à la travers l’histoire humaine, et sans revenir à l’Antiquité ou au Moyen Âge, on peut citer rien qu’au 21ème siècle la destruction des statues de Bamiyan par les Talibans en Afghanistan en 2001 ou de mausolées et de manuscrits par des djihadistes au Mali en 2012, ou encore de la grande mosquée de Mossoul par l’Etat islamique en Irak en 2017. Actuellement, on doit citer surtout l’exemple de Gaza où, au-delà du drame humain incommensurable qui accable ce petit territoire à peine plus grand que le Canton de Genève, force est de constater que la destruction du patrimoine culturel fait partie des actions offensives délibérées menées sans scrupules par l’Armée israélienne, voulant effacer ses racines historiques. Il faut malheureusement rappeler ici la destruction en mai 2024, par l’Armée israélienne sans motif aucun, du Musée privé de M. Jawdat Khoudary, le collectionneur qui avait contribué à l’exposition au Musée Rath en 2007 avec des pièces exceptionnelles dont certaines sont ici. Le Conseil administratif de la Ville de Genève avait publié un Communiqué de presse condamnant fermement cette destruction et écrit au Département fédéral des affaires étrangères, qui a répondu partager notre préoccupation mais qui n’a rien entrepris de plus à notre connaissance, et à l’Ambassade d’Israël à Berne, qui n’a jamais daigné nous répondre. Depuis, le jardin de cette demeure est devenu un parking, comme le rapportait le Courrier du 5 janvier 2024.

    Il s’agit donc de prendre clairement parti. Le parti du droit international, ici matérialisé par l’engagement que la Suisse a pris en ratifiant, en 1962, la Convention de La Haye de 1954, qui a 70 ans aujourd’hui presque jour pour jour. Cette Convention a renforcé sa légitimité avec la résolution 2100 adoptée par le Conseil de sécurité des Nations Unies en 2013, résolution qui reconnaissait la protection du patrimoine culturel comme faisant partie intégrante des efforts de maintien de la paix, ainsi que la résolution 2347 adoptée par le Conseil de sécurité en 2017, qui condamne la destruction illégale du patrimoine culturel.

    La protection des biens culturels est dès lors une obligation non seulement morale et éthique, humaine et scientifique, mais aussi juridique, et la violation de ces principes devrait donc conduire à des sanctions contre les coupables. On peut rappeler ici que les djihadistes islamistes radicaux qui ont détruit les mausolées de Tombouctou au Mali en 2012 ont fait l’objet de condamnations formelles de la part de la Cour internationale de Justice de la Haye, et que l’Unesco a mené une opération de réhabilitation de ce qui pouvait être sauvé. Mais lorsque des manuscrits sont brûlés, par exemple, les pertes sont définitives. Il faut donc souhaiter avec conviction que les responsables de l’Armée israélienne qui ont commis ces crimes à Gaza soient traduits devant des tribunaux internationaux, jugés et condamnés sévèrement, comme on l’a fait au Mali.

    Conclusion

    Je l’écrivais en préambule, cette exposition a également une valeur considérable pour l’humanité. Cela peut sembler un peu pompeux mais il n’en est rien. Cette exposition dit – à la suite de la Convention de 1954 – qu’il est possible d’empêcher la destruction d’œuvres même s’il faut pour cela les extraire, pour un temps, de leurs terres d’origine. Que de montrer ces œuvres, les mettre dans un contexte permet de délivrer un message essentiel : ce que des humains s’engagent à détruire, d’autres seront toujours là pour faire l’impossible pour le préserver et le défendre. Qu’il n’est pas tolérable de détruire le patrimoine culturel, de détruire la mémoire d’une population, pour en effacer le passé et nier le droit d’existence au présent. En 1513, Machiavel écrivait dans Le Prince : « Les hommes oublient plus vite la perte de leur père que la perte de leur patrimoine. »

    Comme le déclarait Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, lors de l’Assemblée générale du 24 mars 2017, «La destruction délibérée du patrimoine est un crime de guerre, elle est devenue une tactique de guerre pour mettre à mal les sociétés sur le long terme, dans une stratégie de nettoyage culturel. C’est la raison pour laquelle la défense du patrimoine culturel est bien plus qu’un enjeu culturel, c’est un impératif de sécurité, inséparable de la défense des vies humaines».

    Renoncer à cela serait renoncer à notre humanité.

  • Efficacité et inclusion doivent aller de pair dans le numérique !

    [texte paru dans le quotidien le Courrier du 11 septembre 2024]

    Depuis 2019[i], j’ai tenu à mettre en place une politique de transition numérique pour la Ville de Genève. Sortir du « smart city », des effets d’annonce et des gadgets technologiques me semblait en effet une nécessité, face à l’enjeu immense que représente la transition numérique pour une collectivité publique et pour la population en général.

    Nous avons donc mis en place une politique publique basée sur 4 piliers forts[ii]. La responsabilité (durabilité environnementale tout autant qu’éthique des données, par exemple), l’innovation technologique tout comme la créativité artistique (avec les premiers soutiens suisses exclusivement dédiés aux arts numériques), l’inclusion (lutte contre la fracture numérique mais aussi le développement d’une compréhension des risques et enjeux du domaine) et enfin la transformation de l’administration elle-même.

    J’entends aujourd’hui une crainte de voir les services publics entièrement « numérisés », sans un accès humain, via un guichet physique ou au téléphone, par exemple. Celle-ci n’a en tous cas pas lieu d’être pour la majorité politique actuelle en Ville de Genève, bien consciente que le mirage du grand remplacement par le tout-numérique n’est ni souhaitable, ni un moyen d’économiser des ressources en lui-même. La Constitution genevoise garantit d’ailleurs – à la suite d’une votation populaire – un droit à l’intégrité numérique… pour l’instant pas encore concrétisé par une base légale.

    Mais sur le fond, je tenais aussi à rappeler qu’il ne faut pas opposer l’amélioration de l’efficacité de l’administration (en utilisant les outils numériques pour moderniser les processus courants, ou pour absorber un surcroît de travail due à l’augmentation des besoins, ou encore pour faciliter l’accès à certaines prestations, par exemple) et celle des services à la population. Les deux vont de pair.

    Lorsque les employées et employés de la Ville de Genève peuvent travailler plus efficacement avec les bons outils et des processus administratifs simplifiés, elles et ils seront plus à même de délivrer des prestations publiques de qualité. Il nous faut donc travailler à cette amélioration tout en veillant à maintenir une véritable culture du service au public, en présentiel, dans les lieux de l’action municipale, qu’ils soient sociaux, sportifs ou culturels, par exemple. Le numérique s’ancrera ainsi dans un développement avant tout humain, proche des habitant.e.s et soucieux de la facilité d’accès pour chacune et chacun.


    [i] https://www.geneve.ch/actualites/charte-valeurs-numerique-villes-genevoises

    [ii] https://www.geneve.ch/autorites-administration/administration-municipale/departement-culture-transition-numerique/politique-numerique

Sami Kanaan est ancien Maire de Genève et a siégé 14 ans comme Conseiller administratif (membre de l’Exécutif de la Ville de Genève) en charge du Département de la culture et du sport, puis de la culture et de la transition numérique; il préside la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse.
Auparavant il a siégé comme Conseiller municipal puis comme député au Grand Conseil; il a présidé l’ATE Genève et le Groupe sida Genève, et a fait partie des Conseils d’administration de la BCGE puis des TPG.

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